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Le Nid des autres - Gabriel Michel

Le Nid des autres

Quelques fois, des occurrences qui nous semblent hasardeuses se trouvent changer notre vie d’une manière spectaculaire. Une ruelle empruntée par accident, un ami de jeunesse que l’on salue, un arrêt chez le quincailler deux rues plus loin parce que celui d’en face est occupé à faire la révolution ; ce sont les petits riens qui forment les grands touts. Ce jour-là, toutes les occurrences que l’on puisse imaginer s’étaient assemblées pour me faire rencontrer Aurélien Scholl — même si je ne le compris que bien plus tard. C’était un jour important, le plus important des jours, mais personne n’a rien vu. Eh ! Il ne faut pas leur en vouloir, moi-même j’aurais pu m’y tromper si j’avais fait preuve d’un peu moins de vigilance. Tout semblait d’une banalité écœurante : les dames murmuraient les scandales du jour, les poissonnières chantaient pour l’esprit du boulevard, la Seine s’écoulait tranquille. En somme, le monde faisait la sieste, ignorant tout du drame qu’il abritait. Un drame qui portait le visage d’un homme et la stature d’un roi.

 

Il aurait dû pleuvoir ; il ne pleuvait pas. Les parapluies valsaient épars dans les rues de Paris et Aurélien Scholl marchait. La moustache frétillante, le monocle lucide, il s’en allait tout sûr de lui vers un horizon déjà en deçà de son étonnante destinée. Il avait cet air tout à fait particulier, celui qu’affichent de temps en temps ces hommes dont la joie secrète est de croire en l’humanité. Mais ne nous avançons pas trop, il pourrait prendre outrage. Après tout, cette scène je ne l’ai pas vécue : l’image de monsieur Scholl marchant n’a jamais existé autre part qu’en mon esprit. Notre rencontre ne s’est pas produite dans la rue, plutôt elle ne s’est pas produite du tout.

J’étais dans ce petit parc, où une série d’occurrences qu’il est inutile d’énumérer me poussa. Il aurait dû pleuvoir, ainsi je n’aurais pas remarqué Aurélien Scholl, tout du moins mon regard eût été moins enchanté. Mais il ne pleuvait pas et pis encore, l’air était d’une douceur sucrée. Tout prédisposait Scholl à devenir un personnage de roman. Hélas ! Les sempiternelles étreintes du printemps en avaient décidé autrement ; ce jour-là était fait pour la poésie. Des marguerites à moitié piétinées gisent sur le sol, agonisantes, mais qu’importe : elles transpirent le mal du siècle. Un merle noir s’est niché en haut de ce tas de cadavres miraculés et, de son petit bec jaune, il nargue l’homme.

 

Le visage rouge comme les tomates qu’il avait probablement englouties quelques heures auparavant, une bonhomie peu sympathique, les cheveux poivre et sel, non, définitivement rien de très reluisant. Au premier regard, il avait l’air d’être de ceux qui rient grassement quand on leur parle de politique et qui, vicieusement, vous rappellent que votre opinion et la sienne n’empêcheront pas l’empereur de dormir sur ses deux oreilles. Je les tiens en horreur. Il était debout devant la place vide qu’occupait jadis un arbre de la liberté, symbole amer d’une de ces époques qui ont eu l’affront de ne pas l’avoir vu naître, et il regardait sa montre souvent, l’air d’attendre quelque chose sans trop y croire. Mais moi j’y croyais. Plutôt, j’y ai cru.

J’imaginais volontiers sa fiancée s’apprêter devant le miroir, toute pimpante et enorgueillie à l’idée de ce rendez-vous. Je décidai qu’elle se nommât Mathilde, amie d’enfance bien que plusieurs années plus jeune, fidèle et douce mais tenue d’une main de fer par un père acariâtre. Ils fuiront à l’aube, ils l’ont décidé la veille, pris d’un coup de folie. Lui a ri et secoué la tête, disant que ces choses-là n’étaient plus de son âge ; elle, les joues roses, lui a répondu qu’il n’était pas si vieux, tout juste assez pour l’amour.

 

Si j’avais pris un peu moins de temps avant d’arriver au parc, j’aurais sans doute rencontré Aurélien Scholl dans un lieu moins propice aux mauvais instincts. Je me serais alors rendu à l’évidence : le bougre marche dans la rue comme il marche dans la vie — la tête haute et les poches pleines de ces fleurs d’adultère qui poussent comme des herbes sauvages le long des routes. Bien loin des amours romantiques, il est l’homme des amours de théâtre.

 

Qu’elle est belle, la naïve ignorance de l’étranger ! Nulle vérité ne saurait égaler la délectation de l’esprit qui, à partir de rien, refait un monde. Qu’importe qu’Aurélien Scholl, à rebours du candide amoureux, fût en fait l’amant de sa femme. Qu’importe, même, qu’il eût lui-même piétiné avec acharnement les marguerites du parc, trop charmantes pour son humeur. Cet Aurélien Scholl-là n’existe pas. Tout ce que je vis, c’est un homme qui, le temps d’un éblouissement, fut sublime.

C’est le pâle visage du printemps, c’est la nuée opaque et les rivières opalines, ce sont ces cœurs de bonnes ébahies au fond des toits, ce sont tous les rires de tous les enfants de tous les pays ! Aurélien Scholl n’était pas Aurélien Scholl ; il était le ciel. Il était celui qui, un jour sans le vouloir, mit Paris en caleçon. Celui-là même dont la gaucherie et la mauvaise mine le transformèrent en tableau vivant. La belle âme du Sud mêlée à la grandeur de la capitale ! C’est la mer allée avec le soleil ! Que de litanies, que d’extravagance ! Ô désir inouï, ô bourgeois mélancolique, je suis né pour te rencontrer ! Ma foi, est-ce une honte de préférer l’Hôtel des illusions aux tristesses du caniveau ?

 

Oui, je l’avoue, plus tard, un rictus se dessinera sur ses lèvres abîmées lorsque l’idée d’un bon mot à placer dans son prochain article lui traversera l’esprit comme un pigeon traverse la chaussée. Il n’a pas de papier sur lui donc il sortira un mouchoir froissé pour que les mots ne s’échappent pas trop vite. Ce faisant, sa petite montre tombera de sa poche et il se penchera pour la ramasser. On ne voit pas son visage, il est trop courbé et son dos ratatiné semble vouloir se briser en deux. Mais il tiendra bon.

 

Plus tard, bien plus tard, une femme qui n’est pas la sienne le rejoindra dans une ginguette un peu plus loin. Nous ne les verrons pas marcher l’un à côté de l’autre, de même que nous ne verrons pas le coquin agiter frénétiquement la tête pour vérifier que la ruelle est bien déserte. Bien sûr, si le soleil s’était couché un peu plus tard, ou si nous n’avions pas pressé le pas, nous aurions sans doute entendu la petite porte bleue grincer et, si nous n’avions pas cligné des yeux un peu trop vite, il est certain que nous aurions aperçu les deux ombres gagnées par l’effervescence des lampadaires s’y engouffrer avec délice.

 

Le lendemain, Aurélien Scholl recevra une lettre qui le plongera dans une nouvelle aventure dont lui seul a le secret. Sa complice tentera de le convaincre de rester — elle l’aime à ce qu’on dit, et lui aussi dit l’aimer.  « L’amour dure cinq minutes, autant dire une éternité », lui chuchotera-t-il à travers les brumes de son désir, « Mais dehors m’attend une autre éternité, une de celles qui échappent à la plume des romanciers. C’est à nous autres journalistes de rire de ces pauvres crédules, tu ne crois pas ? »

Et sur ces mots il s’évanouira dans la bouche béante de la capitale.

 

Mais tout cela, comment le saurais-je ? Pour l’heure, laissons l’obscurité aux amants et tâchons de retrouver notre chemin. Je suis en retard pour le souper et mes chaussures prennent l’eau. Il a plu.

 

Diable que le temps passe vite quand on le perd dans le nid des autres !

Gabriel Michel

Lycée Fénelon de Paris

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